Fernando Verdugo

Regarder l'intérieur, pour contempler l'exterieur

Même si, comme tant parmi nous, je réfléchis á mon oeuvre dans la solitude de 1'atelier, même s'il m'a bien fallu disserter sur mes tableaux, chaque fois que l'on me demande de parler de ma peinture je me rappelle, pour me donner du courage, cette phrase, a priori rassurante, de Paul Éluard ; "les artistes sont souvent les plus à même aussi bien de montrer leurs inventions que de les expliquer". Cependant, dans la minute de vérité, cette citation ne vaut pas tant pour nous, les peintres, qui sommes presque toujours plongés dans le silence de 1'atelier. Quand on nous demande de parler, il nous coûte toujours de sortir de notre monde bien plus visuel que verbal.

Je ne pourrais dans tous les cas parler de 1'universel, de ce qu'il y a de commun á la peinture, sans auparavant m'être regardé moi-même, allant au plus profond des motivations de mon travail. Je commencerai par dire que je mène depuis des années déjà la recherche sur le concept de peau picturale, la peau de la matière plastique en tant que métaphore des surfaces et textures qui peuplent 1'environnement de 1'homme et sur lesquelles 1'homme ou la nature laissent leurs empreintes. Je veux dire les vieux murs mais aussi les sols, les fragments géologiques ou encore les cavités des grottes préhistoriques, tous ces espaces qui me parlent de la beauté qu'il y a dans les traces du temps.

Dans les architectures de mon enfance sévillane tout était blanc, "albero","añil" et "almagre"*. Je m'en souviens comme de la splendeur des formes humbles. Les grandes étendues de peinture transfigurées par la lumière du sud emplissaient tout. En évoquant ces impressions, des couleurs ont surgi dans mon oeuvre, toujours plus emblématiques et exclusives au point que dans certains de mes tableaux la masse de la couleur, 1'épaisseur de la chaux, asservissent 1'espace entier. Ce qui au début était un moyen s'est transformé pour moi en une fin en soi. Le processus final a conduit á une magnificence de la matière en tant qu'organe créateur de 1'idée. Je crois que dans 1'alchimie secrète de la pâte s'opère un lien puissant avec ce qu'il y a de tangible, dans le même temps les résultats du hasard me dévoilent des chemins inattendus. Dans 1'épaisseur de la peinture, dans la manipulation du magma-couleur, dans sa densité, sa souplesse, dans ces processus chimiques spécifiques, dans les accidents et les fissures de ces textures recréées, j'éprouve des sensations qui sont très proches de 1'expérience mystique. Il y a une union très forte avec 1'élément physique d'une matière qui se fait, configurant des morphologies naturelles qui, en dernier lieu, renvoient a des contenus non-rationnels.

L'immersion personnelle dans le travail avec ces fragments de murs, le contact avec les impressions inexplorées de mon passé ont mis á nu une série de signes récurrents - évocations de mosaïques ou d'éléments architecturaux, mouvements rythmiques d'une topographie enfouie- qui survivent sous forme de symboles dans ma mémoire, comme si leur nature et leur origine se jouaient de mon contrôle conscient et affleuraient sur une réalité interne qui traite les images très anciennes au moyen d'associations incertaines qui prévalent au chef des sensations.

Je coïncide donc avec d'autres peintres intéressés tout comme moi par 1'expérimentation matiérique dans ce retour á la glaise de 1'origine, marqué du symbole de la dissolution et de la rénovation, une recherche qui fut celle suivie aussi par les alchimistes. N'est-ce pas là la quête entreprise par Tápies dans sa recherche de la substance contenant toutes les formes de 1'univers ? N'est-ce pas là la quête de Khalil El Ghrib quand il laisse les matières se transfigurer d'elles-mêmes? Canogar, ne travaille-t-il donc pas ces solides structures archéologiques ? Nous essayons de métamorphoser les substances et les formes, nous les soumettons au fil du temps et aux modifications naturelles ou chimiques, nous cherchons á transmuer la matière en décomposition en art, nous attendons aussi, dans le même temps, le processus symbolique qui éclairera une partie de nous-mêmes.

Lorsque j'ai débuté dans mon projet de reconstruire les fragments des murs anciens de mon enfance, je me suis laissé guidé par les à-coups de 1'intuition mise au service de la mémoire. D'abord ce furent les murs, qui devinrent les labyrinthes des sols, puis, plus tard, comme vous pourrez le voir dans certains des travaux exposés ici, surgirent les extraits des mémoires architecturales, Je me suis dépris peu á peu de tout ce qui n'était pas l'essentiel, afin de trouver une fusion et une synthèse capables de dépasser 1'idée originale. C'est arrivé à ce point, au-delà de la contemplation de ce qui est représenté, tout au fond, dans le regard attentif, que j'ai découvert d'autres évocations. Celles-ci n'étaient plus liées á la reproduction fidèle du germe de 1'empreinte apparaissant dans ma mémoire, elles me renvoyaient bien plutôt á une vision plus profonde, au-delà du seuil de mes obsessions personnelles, ouverte á un univers bien plus large.

Je pense qu'il y a un rayonnement de chemins menant de 1'intérieur des créateurs vers 1'extérieur. Même si nous vivons sur deux rives différentes, dans des villes éloignées, nos chemins se croisent a un moment donné dans 1'espace et dans le temps. C'est lors de ces croisements de visions semblables, de parcours tout á la fois distincts et identiques, qu'il apparaît que nous sommes en prise entre nous, que nous nous posons les mêmes questions, que nous explorons des territoires tout a la fois similaires éloignés, que nous partageons les mêmes espoirs.

*albero : pigment utilisé pour obtenir une couleur jaune-ocre que Pon retrouve par exemple dans la terre des arénes taurines.

*almagre : pigment marron tiré de la terre d'Almagra.

*añil : bleu índigo.

(Traduction : Jérômc Ecomard)